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DAKAR,
30 avril 2008 (IRIN) - À Dakar, capitale du Sénégal, pays où des
millions de personnes consomment essentiellement du riz et des vivres
importés, le mécontentement monte face à la hausse mondiale des prix
des denrées alimentaires et des services. Pour répondre aux
préoccupations de la population, le gouvernement a élaboré un programme
national « d’autosuffisance » en riz, mais certains experts remettent
en question ce programme.
«
[Le gouvernement] n’a pas défini de perspective crédible pour
l’agriculture et le développement rural. Sa vision ne contribuera pas
réellement à développer l’économie rurale », a expliqué à IRIN Jacques
Faye, ex-directeur de l’institut de recherche agronomique du Sénégal.
Le
26 avril, au cours de la dernière manifestation publique contre la
hausse du prix des denrées alimentaires et du carburant, un millier de
manifestants ont marché dans Dakar, brandissant des pancartes sur
lesquelles on pouvait lire « nous avons faim ».
Contrairement
aux précédentes manifestations de novembre 2007 et de mars 2008, où des
manifestants avaient été dispersés par la police anti-émeute, la marche
du 26 avril a été pacifique.
Le plan
Le
18 avril, le président du Sénégal, Abdoulaye Wade, a annoncé que le
pays deviendrait autosuffisant en aliments de base à l’horizon 2015,
grâce à un « vaste » programme de culture agricole baptisé « la grande
offensive agricole pour la nourriture et l’abondance (GOANA) ».
D’après
les prévisions du nouveau plan, le gouvernement envisage d’augmenter la
production annuelle de riz en la portant à 600 000 tonnes, contre 100
000 tonnes actuellement.
Cela marque un changement dans la
stratégie du gouvernement qui, depuis les années 1970, rechignait à
investir dans le développement de l’agriculture, selon Matar Gaye,
responsable régional des moyens de subsistance à Oxfam, une
organisation non-gouvernementale (ONG).
Le riz de qualité
supérieure produit actuellement au Sénégal est exporté et le pays se
retrouve largement tributaire des importations. « Il est presque
impossible de trouver du riz local au Sénégal », a affirmé M. Gaye.
L’Etat doit « créer les conditions »
Selon
Amath Sall, le ministre sénégalais de l’Agriculture, le pays dispose
des conditions environnementales favorables à la production de grandes
quantités de riz et d’une superficie de terres cultivables suffisante
pour dépasser l’objectif des 600 000 tonnes de riz.
« Le
Sénégal, au vu des conditions de son sol et de son climat, a une
vocation plus affirmée que la Thaïlande, d’où il importe une grande
partie du riz consommé, et dans le nord, les rendements sont de six
tonnes à l’hectare, alors que la production en Thaïlande ne dépasse pas
les quatre tonnes à l’hectare », a expliqué M. Sall au cours d’une
conférence de presse tenue à la mi-avril, estimant à 250 000 hectares
la superficie des terres irrigables dans le nord du Sénégal et en
Casamance, la région sud du pays.
« Nous avons assez de
terrain, un bon sol ; tout ce qui nous manque c’est l’argent », a
déploré Saliou Sarr, un riziculteur du nord du Sénégal. « Nous avons la
capacité de résoudre le [problème], mais nous demandons à l’Etat de
créer les conditions ».
Rares sont les experts qui ont affirmé
haut et fort que ces objectifs ne pouvaient être atteints, mais
nombreux sont ceux qui hésitent à les cautionner.
«
Théoriquement, il est possible d’atteindre ces objectifs de production
[rizicole] mais passer de 20 pour cent à 100 pour cent, compte tenu de
la tendance des 20 dernières années, au cours desquelles la production
a stagné voire chuté, constituera certainement un défi », a expliqué un
expert agricole à IRIN.
Le financement
Amadou
Tidiane Wane, ingénieur agronome, estime qu’il faut 335 millions de
dollars américains pour atteindre une production de riz de 534 000
tonnes par an, une somme équivalente au budget total consacré à
l’agriculture au cours des cinq dernières années.
Jusqu’à
présent, le gouvernement n’a annoncé qu’une subvention de 23,7 millions
de dollars pour venir en aide aux populations rurales vulnérables, mais
il n’a pas indiqué combien il comptait investir dans son plan global de
développement à long terme de l’agriculture.
S’il est vrai
qu’il y a beaucoup de terrains disponibles, il faudrait investir jusque
7 181 dollars pour rendre cultivable un hectare de ces terres, selon M.
Gaye, sans compter les coûts futurs, liés à l’entretien de cette
superficie.
Actuellement, les producteurs de riz du Sénégal
comptent sur les crédits des investisseurs pour se procurer des
semences, des engrais et des pesticides. Sans ces crédits, ils ne
peuvent acheter ni engrais ni pesticides, dont les prix augmentent
aussi régulièrement.
De même, les usines de traitement du riz,
qui achètent le riz paddy aux producteurs et le transforment en riz
blanc comestible, ne peuvent qu’acheter le riz à crédit, ce qui crée
une situation inextricable, selon M. Gaye.
La production de
riz est cependant perçue comme un investissement à risque compte tenu
des problèmes environnementaux. Selon des associations de producteurs,
en 2006, la moitié des graines de riz du bassin du fleuve Sénégal
(nord) ont été mangées par les oiseaux avant la récolte.
Dans
les années 1990, la banque nationale avait d’ailleurs cessé d’accorder
des prêts aux producteurs de riz car bon nombre d’entre eux n’avaient
pu rembourser leurs dettes.
« Si l’objectif est
l’autosuffisance en riz, le problème du crédit doit être résolu. L’Etat
doit régler ce problème et accorder des prêts aux paysans. Sans crédit,
ils ne peuvent rien faire », a affirmé Abdou Fall, directeur exécutif
de l’agence pour le développement agricole.
Une solution au problème du crédit
Pour
résoudre le problème du crédit, Woré Gana Seck, présidente du Conseil
des organisations non-gouvernementales d’appui au développement
(CONGAD), propose que les investisseurs et les bailleurs de fonds
aident à fonder des banques coopératives offrant des prêts à des taux
d’intérêts faibles, pour éviter que les producteurs ne soient endettés
auprès des institutions financières internationales.
« Les
paysans doivent être parties prenantes au système de crédit, de sorte
qu’en cas de menace de mauvaise récolte, s’ils ne peuvent rembourser
leurs prêts, chacun puisse amortir le choc au lieu de voir les
possibilités de crédit réduites davantage », a expliqué M. Gaye.
On
devrait effacer l’ardoise des producteurs de riz qui se voient refuser
l’accès au crédit parce qu’ils n’ont pu rembourser leurs prêts par le
passé, a préconisé l’ONG Autosuffisance, développement et intégration,
dans un communiqué de presse publié le 25 avril.
Pour M. Fall
de l'agence de développement agricole, cela nécessitera le soutien des
bailleurs de fonds et des institutions financières internationales, qui
semblent d’ailleurs prêts à augmenter le montant de leurs contributions
financières en prévision de la crise alimentaire qui pourrait frapper
les pays tributaires des importations pour leur approvisionnement
alimentaire.
Ainsi, début avril, la Banque mondiale avait
annoncé qu’elle doublerait pratiquement le montant des prêts affectés
au secteur agricole en Afrique subsaharienne, en le portant de 450
millions de dollars à 800 millions de dollars, tandis que Louis Michel,
Commissaire européen au développement, avait indiqué que le Fonds
européen de développement doublerait ses financements d’ici 2009 en les
portant à 1,8 milliard de dollars.
Mais l’économiste
sénégalais Ibrahima Sène souhaiterait voir ces fonds investis dans une
rénovation totale du secteur agricole, et non dans la production du riz
uniquement.
« Le projet du gouvernement […] ne s’attaque pas
encore à tous les produits agricoles, notamment à l’arachide et au mil,
et il ne dit pas comment les paysans vont surmonter le problème du prix
des engrais et du carburant pour pouvoir atteindre ces objectifs ».
Innovation
Ailleurs
en Afrique de l’Ouest, pour parvenir à l’autosuffisance, des
riziculteurs créent de nouvelles variétés de riz, adaptées à
l’environnement local, qui ont une maturation précoce, sont résistantes
aux maladies et ont un goût qui plaît aux communautés locales ; ils ont
également créé des dispositifs destinés à protéger les cultures des
oiseaux.
L’Alliance pour une révolution verte en Afrique a
ainsi lancé un projet dans 10 pays d’Afrique de l’Ouest, notamment au
Mali, au Burkina Faso et au Niger, pour implanter ces variétés de riz,
et le Sénégal pourrait rejoindre ce groupe de pays au cours des
prochains essais (si les financements le permettent), selon Stella
Kihara, porte-parole du projet.
Pour Madani Tall, directeur
des opérations de la Banque mondiale, il s’agit encore de savoir si
l’objectif pourra être atteint ou pas.
« D’importateur de riz,
le Sénégal ne deviendra pas autosuffisant en riz par un simple coup de
baguette magique. Cela ne pourra se faire que grâce à des efforts et à
une réforme progressive et rationnelle du système agricole ».
ab/aj/cb/nr/ads/nh/ail
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