Les Africaines font leur beurre avec le karité. Et les Suisses fondent de plaisir
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Le beurre de karité connaît un véritable engouement en Suisse, où il est utilisé de plus en plus en cosmétique.
Cela tombe bien, car c’est le premier revenu des femmes au Burkina Faso. Alors que ce pays vient d’être classé à nouveau parmi les plus pauvres de la planète, nous avons visité une coopérative de productrices de beurre de karité bio. Rencontre choc avec des battantes.
Le jour vient à peine de se lever, mais Ouagadoudou grouille déjà comme une fourmilière. Un flot ininterrompu de vélos, mobylettes et voitures converge vers la capitale du Burkina Faso, où des immeubles flambants neufs s’apprêtent à accueillir fonctionnaires burkinabés et hommes d’affaires libanais, chinois et indiens. Dans les petites échoppes le long de la route, les commerçants sont déjà à pied d’œuvre : les friperies côtoient les vendeurs de meubles en rotin et les marchands de frigos usagés importés d’Europe. C’est que la journée de travail va être longue. « Thomas Sankara a réussi le pari le plus difficile : changer les mentalités, tourner les gens vers l’avenir » clame fièrement Justin, notre chauffeur, faisant référence au héro national assassiné il y a tout juste vingt ans. Un « Che Guevara » africain qui a exhorté les Burkinabés à prendre en main leur propre destin et a marqué les esprits de tout un continent. Un tiers-mondiste qui, pour se débarrasser définitivement de l’héritage colonial, a changé le nom du pays de Haute Volta en Burkina Faso, « le pays des hommes intègres ». Intègres, mais pauvres : le Programme des Nations Unies pour le Développement vient de classer le Burkina Faso à la 176ème place sur 177 en termes d’indice de développement humain - un indicateur qui mesure l’espérance de vie, le taux d’alphabétisation des adultes, le niveau de scolarisation et le revenu par habitant. Pourtant, « Ouaga » dégage un dynamisme impressionnant et semble résolument tournée vers l’avenir.
La coopérative Ragussi
Mais en ce petit matin de novembre nous roulons à contre-courant, vers la sortie de la ville. Dès que nous dépassons le péage, nous voilà plongés en pleine campagne. Et là, le bruit et la fébrilité cèdent la place à un silence atavique, rompu seulement par le frémissement du vent entre les feuilles des arbres à karité. La piste cahoteuse traverse les champs de coton et longe des villages figés dans le temps, avec leurs cases rondes en pisé, à la typique couleur ocre, coiffées de toits de paille. Sous le manguier, les femmes pilent le mil, un bébé sur le dos. Un homme s’approche, conduisant une charrette chargée de coton, tirée par un âne braillant qui chasse sur son passage un groupe de pintades sauvages. Volatiles qui risquent de se retrouver dans la marmite ce soir, la pintade étant le plat national burkinabé.
Dans ce scénario de début de la création, au détour d’une allée de terre rouge bordée d’arbres séculiers, nous arrivons au siège de l’association Ragussi, une coopérative de 1300 femmes qui produit et commercialise du beurre de karité. Nous sommes accueillis par la présidente, Henriette Ouedraogo, une pimpante quinquagénaire vêtue d’un majestueux boubou orange, « importé du Mali, car ici nous n’avons pas de couleurs aussi chatoyantes » précise-t-elle. Ce n’est pas seulement les boubous que les Burkinabés importent du Mali, mais aussi les noix de karité, car le grand voisin manque de machines pour les transformer en beurre.
Le beurre de karité bio
Dans sa coopérative de Tanguin Dassouri, par contre, Henriette a tout ce qu’il faut. « Le karité est le premier revenu des femmes au Burkina » nous explique-t-elle. « Les arbres à karité poussent spontanément dans la nature, au milieu des champs de coton, et depuis toujours les paysannes utilisent les noix pour en faire du beurre à usage familial. Elles s’en servent pour la cuisson, comme onguent, pommade, savon et crème de beauté. » Mais la coopérative veut aller plus loin, mécaniser et commercialiser cette activité traditionnelle pour assurer à ses membres une autonomie financière. « Notre association existe depuis plusieurs années, mais c’est en 2003 qu’elle a pris un nouvel essor, grâce à l’introduction du karité bio soutenu par l’ONG suisse Helvetas. Avant, c’était clopin clopant. »
Dans un pays où 88% des femmes sont analphabètes, la coopérative fait un remarquable travail de formation et de commercialisation. Le bio, c’est nouveau et cela représente une niche de marché très prometteuse, si bien qu’Henriette se concentre surtout sur cette production respectueuse de l’environnement. « Nous tenons une liste des productrice dont les champs – que nous repérons par GPS ( !) - sont certifiés bio » nous explique-t-elle. Pendant la récolte, qui se fait de mai à septembre, les femmes ramassent les noix tous les matins. Ensuite elles les dépulpent, les font bouillir, les décortiquent et en retirent une amande qu’elles stockent dans leurs greniers. « Une fois par an, le jour de marché, elles les amènent à la coopérative. Elles viennent de loin, à vélo, en pousse-pousse ou un panier sur la tête » ajoute-t-elle. Un comité d’achat vérifie que la zone de récolte est bien certifiée bio et pèse l’arrivage. D’habitude, les amandes bio sont payées 200 francs CFA /kg , « mais cette année nous sommes arrivées jusqu’à 400, car il y avait beaucoup de demande et peu de noix. C’est le double du prix des noix de karité conventionnelles. » Ensuite commence le processus de transformation des amandes en beurre, dans des ateliers rudimentaires, mais où la plupart des tâches sont mécanisées. Après cuisson dans de grandes marmites posées sur un four à même le sol, le beurre se détache et il est stocké dans de grands fûts, prêt à la vente. Si sa texture ressemble fort à celle du beurre animal, ou de la margarine, il dégage une odeur assez têtue et âcre, si bien qu’il est habituellement parfumé avec des huiles essentielles. La coopérative Ragussi produit d’ailleurs ses propres pommades, crèmes anti-rides et hydratantes et savon.
Qui achète le beurre de karité ?
La Suisse est, avec l’Angleterre, le pays européen qui importe la plus grande quantité de noix de karité, qui servent à la fabrication du chocolat. Par contre, l’utilisation du beurre dans l’industrie cosmétique est récente. L’Occitane est le principal acheteur du beurre de karité bio de la coopérative Ragussi et l’achat se fait sans intermédiaires, pour permettre aux femmes de profitent pleinement de cette manne financière. Convaincue que ce beurre a des propriétés « hydratantes, nutritives, apaisantes, adoucissantes, protectrices, cicatrisantes et régénérantes », la marque provençale propose des crèmes contenant jusqu’à 25% de beurre de karité. Helvetas, quant à elle, commercialise depuis peu en Suisse du savon à base de beurre de karité bio. Mais cela ne suffit pas et avec l’appui de l’ONG suisse, la coopérative Ragussi est en train de chercher de nouveaux marchés à l’étranger. Car Henriette en est convaincue, le beurre de karité a toutes les vertus : « il hydrate, soigne, aide à l’auto promotion des femmes et à lutter contre la pauvreté. Pour nous, au Burkina, le plus important c’est la lutte contre la pauvreté. » Le Burkina Faso, pays des hommes intègres et des femmes qui en veulent.
Palabres de femmes sous l’arbre à karité
« Le revenu tiré du beurre de karité est vital pour les femmes » nous assure Henriette. « Elles l’utilisent pour payer la scolarité des enfants et les soins de santé. Et à l’approche de Noël, nombreuses sont celles qui désirent s’offrir un nouveau pagne. » Les hommes ne contribuent donc pas aux dépenses du ménage ? osons-nous demander. « Bien sûr » nous répond cette mère de cinq enfants, épouse « retraitée » comme elle se définit elle-même, « mais quand un homme a de l’argent, il a plutôt tendance à prendre une nouvelle épouse qu’à subvenir aux besoins de sa famille. » La polygamie est encore très répandue ou Burkina Faso et dans les pays voisins, toutes religions confondues. « Ce sont les femmes qui ont insisté pour garder la polygamie dans le code du statut personnel, de peur de ne plus trouver de mari ! » nous assurent nos guides, des hommes. Et comment se passe la cohabitation entre coépouses ? « A la campagne ça va, mais en ville, cela pose souvent des problèmes. Mais les temps changent : mon grand-père avait plus de vingt épouses, mon père deux et moi une seule » ajoute fièrement l’un d’eux. Et de femme à femme, que pense Henriette de la polygamie ? « Les légendes sur la jalousie entre coépouses sont légion, mais souvent les femmes s’entendent plutôt bien et la polygamie a même des avantages, comme de s’alterner pour faire la cuisine et de s’occuper des enfants l’une de l’autre » nous assure-t-elle.
C’est qu’Henriette connaît bien la situation des femmes burkinabés. Tout en leur apprenant les secrets de fabrication du beurre de karité, son association profite pour les sensibiliser aux avantages de la contraception, qui n’est utilisée que par 14% d’entre elles. « J’avais bien dit que je ne voulais plus de bébés à la coopérative » lance-t-elle, « mais cette année il y a encore eu cinq accouchements ! A la campagne, les femmes ont en moyenne cinq ou six enfants, mais en ville, les « fonctionnaires » n’en font plus que deux ou trois. »
Henriette alerte aussi les femmes de la coopérative sur les méfaits du SIDA et de l’excision, autre sujet tabou dans un pays où cette pratique touche 75% des femmes. Mais le problème affecte toute la région et une bonne partie de l’Afrique entière. Anne-Sophie Gindroz, responsable d’Helvetas au Mali, profite des projets menés par l’ONG pour montrer des films chocs qui font vivement réagir, car les gens n’ont pas l’habitude d’assister personnellement à cette pratique barbare. « Au Mali, l’excision n’est même pas interdite par la loi et elle est très largement pratiquée, probablement à 90%. Etonnamment, c’est dans la capitale, Bamako, qu’elle a le plus cours, car la pression sociale est très forte pour se conformer à la tradition, de peur que la fille ne trouve pas de mari. Aujourd’hui on excise même des bébés ! Mais personne n’en parle, malgré les dégâts terribles que cela provoque sur le corps et le mental des femmes. »
Cet article a été publé le 27-12-2007 09:09. Vous pouvez suivre les réponses reçues par cet article grâce au fil RSS 2.0. Cet article a été favorisé 11 fois. Vous pouvez laisser un commentaire.