Ils viennent de tous les horizons pour se désaltérer, découvrir la culture sénégalaise au beau milieu de Paris, la ville lumière. Théranga, un restaurant et salon de thé tenu par un Sénégalais propose exotisme, plats et breuvages. Les Français y dépensent sans compter alors que les Sénégalais en font un lieu de rencontre enivrée par les effluves de Ceebu Dieun et de Mafé...
Sous les lumières tamisées de Paris, l’opulence et le luxe des restaurants aux vitres teintées, à la sono distillant quelques morceaux de jazz, tentent de regarder de haut, Theranga, un salon de thé et restaurant sénégalais.
C’est une nuit de pleine lune à la Rue des Dames dans le XVIIème arrondissement. Un quartier chic, extirpé de sa fadaise par les grouillants supporters anglais, écossais et sud-africains, fous de l’Ovalie, qui ont pris d’assaut ce coin raffiné. Au 20 rue des Dames, une devanture aux bois luisants se distingue des autres restaurants, un numéro 20, des lustres dorés attirent le regard des promeneurs de cette rue très piétonne. Theranga est singulier. A l’intérieur, le décor exotique et africain contraste avec l’ornementation occidentale de l’extérieur. Theranga arbore un savoureux métissage entre le Sénégal et la France. Ici, pas de serveurs comme dans les grands restaurants. Sourire complice, Mike Sylla, un homme d’ébène au bob blanc qui coiffe d’interminables rastas, accueille et invite à prendre place. Tout, dans le décor, installe dans l’ambianced’un Little Sénégal : de longues banquettes et tables travaillées par de subtils artisans, des tissus artisanaux sénégalais servent de nappes de table, des nattes importées du pays de Senghor, des tableaux d’artistes sénégalais sortent les murs du restaurant de leur pâleur. Sur les tables, des plats de Ceebu Dieun, du bissap ravissent une clientèle melting-pot.
Attablé presque à même le sol, assis sur un canapé, le couple Lefebvre: Gauthier, aide-soignant en bloc-opératoire dans un hôpital et la blonde Florence, professeur de français aux pommes saillantes enveloppées dans une robe moulante noire, sirotent dans la chaleur parisienne un thé à la menthe à 3,5 euros (2275 Cfa) et croquent à pleines dents des arachides grillées, le fameuxthiaf du Sénégal. «Le cadre se distingue complètement des autres restaurants, quand je suis passé, je me suis dit: ‘’Tiens, ça doit être cool, puis on est entré’’», annone le mari Gauthier, sa tasse de thé à la main droite et un mégot dans l’autre. Madame Lefebvre, tout sourire, acquiesce: «Et puis, c’est convivial, très familial, on aime bien tout ce qui touche aux racines», glousse-t-elle, alors que la voix singulière de Thione Seck, sur disque, ondule dans le ciel parisien.
22 heures, sur les lieux qui ne désemplissent pas. E.S.M, peintre haïtien, la cinquantaine volubile, dévore un Ceebu Dieun (riz au poisson à la tomate) et se donne des airs de Sénégalais bien rassasié. Il sourit, la bouche pleine: «Le riz est très bon. L’endroit me permet un retour aux sources express chez moi aux Antilles, cela donne aussi quelques saveurs du Sénégal que j’ai quitté en février.» Puis, la douloureuse: il passe à la caisse pour 13 Euros (8450 Cfa) son repas.
Plus introverti, François Eck, attaché d’administration à l’Université Pierre et Marie Curie, confortablement installé dans un fauteuil recouvert de tissus batik, sirote son troisième verre de thé à la menthe. «J’habite à Paris dans le quartier Terne à 20 minutes de Theranga à pied. Je viens souvent ici pour boire des jus de gingembre. Je viens seul et cela me donne de l’espoir par rapport à la vie, de l’énergie aussi. Je n’ai jamais été au Sénégal, mais ce que j’ai vu ici me donne envie de découvrir ce pays», dit-il d’un trait, les verres correcteurs bien enfilés. L’endroit refuse encore du monde à 23 heures en ce jour de jeudi. Paris, ville lumière, scintille toujours de mille feux. Les couples, bras dessus, bras dessous, quittent les lieux pour laisser la place à d’autres. Débordé, Mike Sylla, styliste et artiste slameur entre autres casquettes, accueille avec courtoisie et vend sa marchandise avec un sourire de commercial. En fond sonore, des voix anciennes de Sorano comme le défunt Ablaye Mboup s’élèvent au beau milieu de la capitale française. «Comme l’endroit est rare, il faut des musiques rares avec», sourit Mike Sylla, qui se met à astiquer des assiettes derrière son comptoir.
Les va-et vient se multiplient, l’horloge affiche 23h45 mn. Paris fait encore la fête: la nuit ne vient que de s’élancer. A l’intérieur du salon de thé, l’on se fait un point d’honneur de toujours goûter au thé à la menthe, bissap et des boissons chaudes. Car, l’endroit ne vend pas des boissons alcoolisées, ni du vin. «C’est un choix que nous avons fait de ne pas vendre de l’alcool ici», insiste le propriétaire Mike Sylla, enfant de la Médina à Dakar, mais originaire du Fouta. Une décision de la maison qui ne gêne aucunement la clientèle. François Eck, avec le sourire: «L’endroit ne vend pas des boissons alcoolisées, c’est mieux pour l’ambiance. C’est mieux comme ça.»
«Cadre de connection avec le Sénégal»
Plus loin, un jeune homme, Lenaic Entremont, la trentaine, en tête-à-tête avec sa fiancée, avoue avoir fait le tour de Paris pour trouver un endroit calme pour discuter. Et c’est par hasard qu’il est tombé sur «l’oasis». Il se répète presque: «C’est la première fois que je viens ici, mais c’est assez fantastique. Ce qui m’a accroché, c’est le côté relax des lieux, on n’est pas agressé par les serveurs, il y a un côté détaché et j’aime bien.
Je suis tombé sous le charme de cet endroit et je compte revenir.» Le garçon, gérant de cybercafé, ne se soucie pas de son portefeuille: «Je ne fais pas de calculs, l’essentiel est d’acheter et de me faire plaisir.
J’aime bien le cadre.» Sa fiancée, une danseuse, qui en est à son quatrième verre de thé à la menthe pour 14 euros (9100 Cfa) ne se fait pas du mauvais sang sur la somme déboursée. C’est un plaisir de tailler bavette avec son fiancé dans un endroit «aussi aseptisé» (sic). «L’essentiel est de se faire plaisir. Et puis, l’endroit est convivial, on s’y sent comme chez nous», dit Chloé Perigot, qui habite dans le XVIIIème arrondissement.
Debout à côté du comptoir, deux Sénégalais, Laye Sakho et Ibrahima Ndiaye, échangent en wolof, principale langue nationale du Sénégal. Laye habite la Médina, Ibrahima le quartier Sacré-Cœur. Ils sont en France depuis une dizaine d’années et ne se privent pas de se retrouver chez Mike pour prendre des nouvelles du pays. «Cela nous permet de nous connecter, de rencontrer des gens du pays. C’est vraiment notre petit Sénégal à nous», explique, dans un wolof limpide, Laye Sakho, moniteur d’auto-école. Ibrahima Ndiaye hoche la tête, alors que la voix du regretté Ndiaga Mbaye, en chanson traditionnelle, philosophe dans le calme de la Rue des Dames. Christophe Lafalle, ex-rédacteur en chef de l’hebdomadaire français Paris Match et journaliste à Gala et Ola, fait son apparition sur les lieux. Il serre la main du propriétaire Mike Sylla, échange avec lui quelques mots et s’assoit sur un canapé. Très détendu dans son jean bleu, chemise bleu ciel sous une veste noire, Christophe semble un habitué des lieux: «Je viens souvent boire du gingembre. Mike est un ami, c’est un intellectuel qui aime le slam, la poésie. C’est vrai que l’endroit est apaisant et ça me permet de reprendre des forces après mes journées parisiennes agitées.» Lui qui, lors des 10 ans de la mort de Lady Diana, a écrit un livre intitulé L’Enquête jamais publiée. Il dit tout en sirotant un verre de gingembre à 4,5 euros (2925 Cfa): «Quand j’étais à Paris Match, je suivais Lady Di partout. J’ai fait également une enquête sur la mort d’un magistrat français à Djibouti, le juge Borel qui a des connexions avec une affaire du Sénégal, notamment le père Lefort **. Lefort, on l’appelait l’ange des bidonvilles, c’est un monsieur qui s’occupait des enfants de rues au Sénégal et dans d’autres pays d’Afrique et qui défendait les enfants de rue.»
L’affable Christophe n’a pas fini d’expliquer son livre que Mike fait signe à ses clients que l’heure de baisser rideau approche. «Ah oui! Il se fait tard», souffle un client. Il est 1 heure 15 minutes. Theranga, les effluves de menthe remplissent encore les lieux, les effluences du Ceebu Dieune narguent encore les narines. Mike Sylla, toujours à l’œuvre, débarrasse les tables, range ses affaires. «Je rends grâce à Dieu. Nous sommes là pour montrer une facette de notre pays et c’est important. Pour proposer du Ceebu Dieune et d’autres plats sénégalais, c’est grâce à ma grande sœur qui le prépare pour moi», sourit-il.
La voix de la diva Sérère Khady Diouf, ancienne pensionnaire de Sorano, s’élève une dernière fois sur Théranga qui se vide de ses occupants.
Rendez-vous le lendemain. Ce sera jour de mafé. Comme tous les vendredis, sur la Rue des Dames, dans le XVII ème Arrondissement.
Mor Talla Gaye (Week end magazine)
* Contraction de thé et du mot wolof, téranga (hospitalité)
** Coupable de viols et d'agressions sexuelles en France et au Sénégal dans les années 90 sur six jeunes Sénégalais, le prêtre, ancien employé de Médecins du monde et de la, âgé de 59 ans, a été condamné à huit ans de prison en France.
Cet article a été publé le 26-10-2007 19:08. Vous pouvez suivre les réponses reçues par cet article grâce au fil RSS 2.0. Cet article a été favorisé 20 fois. Vous pouvez laisser un commentaire.