| La langue française n’est pas ma langue maternelle |
Cependant, très tôt dans l’enfance, à l’école, elle m’a materné. Cette acquisition s’est faite dans un mélange de plaisir et de souffrance, de douceur et de violence.
Et si aujourd’hui je peux m’entendre dire, au détour d’une conversation ou d’une rencontre avec un(e) français(e), « comme vous parlez bien le français ! », le symbole (ce fameux os bien taillé que se passaient les élèves qui avaient eu le tort et le malheur de parler leur langue maternelle dans l’enceinte de l’école) n’y était pas étrangère. La pression subie engendrait soit une attitude de rejet, soit un esprit d’adhésion à la pureté de la langue
-----Dans l’esprit de l’école coloniale assimilationniste, écrire en français était un passage obligé, d’autant plus que l’écriture dans les langues nationales n’était ni pensable, ni envisageable. Du coup, la relation à la langue française se posait en termes de nécessité intrinsèque.
C’est seulement au fil du temps que d’obligatoire, la langue est mûrement digérée et réinvestie dans le sens d’une relation d’empathie et de sympathie, qui donne naissance à l’installation dans une douceur de l’utilisation, et dans le plaisir de l’appréciation..
Cette justice de la liberté enfin retrouvée fait apprécier la dimension onirique, la magie des mots et les structurations de la langue.
De pratique et pragmatique, le rapport devient amoureux de par les liens créés, les sentiments et sensations ressentis.
Langue véhiculaire et officielle placée au-dessus des langues vernaculaires, le français nous était devenu obligatoire, notamment si on voulait exister sur la scène internationale, et avoir ainsi un large public
----Depuis quelque temps, j’écris en wolof, ma langue maternelle, car j’ai l’ultime conviction que l’écrivain africain ne peut pas continuer indéfiniment à écrire dans une langue étrangère, en ignorant la sienne propre. De plus, l’avenir de la littérature en Afrique passera par l’utilisation .des langues nationales. D’ailleurs, dans certains pays comme le Nigeria, le Mali, et aujourd’hui le Sénégal, des perspectives très heureuses se dessinent dans ce sens.
-----La diversité « d’écritures francophones d’Afrique » vient du fait que l’écriture est avant tout une activité solitaire et personnelle sollicitant des forces telluriques qui viennent de très loin, des zones claires ou sombres du ventre. De fait, l’écriture porte en elle une empreinte d’individuation qui lui donne sa marque et son style, créant ainsi une multiplicité, une diversité, une pluralité textuelles.
A cette raison majeure, il faut ajouter l’importance des différences dans les expériences et les histoires de littératures nationales.
-----Les écritures francophones, parce qu’elles sont plurielles et qu’elles collent à leur terroir de naissance, enrichissent la langue française en y apportant les particularités et variances dialectales des parlers locaux. Ainsi, elles insufflent une vie sans cesse rebondissante à une
langue qui en a besoin pour redorer son blason, et embrasser des ères plus larges de diffusion, de vulgarisation et d’échanges fructueux.
-----Quant au « métissage littéraire », je ne sais pas ce que cela veut dire…Toute littérature est à la croisée de chemins, donc d’influences multiples, comme tout texte est traversé par l’intertextualité, à savoir la somme des textes dont s’est nourri son auteur.
Par essence même, toute littérature est confluence, fille de mélanges, consubstantiels de ses origines.
------Oui, je suis avant tout un poète qui cherche tous les jours à arroser, pour faire pousser, les arbres qui sont dans son ventre. Et le seul courant d’écriture dans lequel je me situe, c’est celui de ce qui sourd des profondeurs qui fondent mon écriture. Maintenant, il peut arriver que cette écriture aille dans le même sens que d’autres. Dans ce cas-là naissent le plaisir d’une rencontre et la chaleur de regard croisés. Et comme j’écris pour ne pas perdre le fil de ma vie, cela donne naissance à quelque chose de spécifique, dans la mesure où c’est ma propre vie qui est en jeu.
-----Tout petit je me suis abreuvé à des sources poétiques extrêmement différentes : de Victor Hugo à Birago Diop, en passant par Alfred De Vigny, Jules De Supervielle, Saint John Perse, David Diop, Léopold Sédar Senghor, Lamartine, Keïta Fodéba…etc Ces racines scripturales ne m’ont pas empêché de toujours baigner et puiser dans l’univers nourricier et nourrissant de la tradition orale, avec ses déclamations, ses poèmes chantés, épiques, ses joutes oratoires…..
C’est pourquoi je ne trouve aucune incompatibilité dans le fait d’être enraciné dans un héritage et une identité essentiellement africains, et d’être ouvert sur l’espace de la modernité, donc aussi témoin d’une époque dans la quelle je vis. Et comme je fais de permanents aller-retours entre mon pays natal et mon pays d’adoption, je profite grandement et jouissivement des richesses de ces deux pôles.
C’est d’ailleurs cet équilibre trouvé qui transparaît dans mon écriture. Mais partout où je me trouve, je suis assailli par l’ « ici et le maintenant ».
-----En ce qui me concerne, je ne me sens nullement investi d’un « rôle » en tant qu’écrivain, ni vis-à-vis de mon pays natal, de mon pays d’accueil ou de l’Afrique. Egoïstement, j’écris d’abord pour moi, pour que l’arbre que je porte en moi, dans mon ventre, se libère de mes entrailles. Je n’ai aucune prétention d’une quelconque mission. J’écris juste pour libérer les mots, les images, les émotions qui dorment en moi, en essayant de trouver les sonorités, musicalités et rythmes capables de créer la Magie. Ce qui peut sortir de moi sous forme de cris de révolte, de larmes, de mélancolie, de nostalgie, d’amour, de thèmes divers liés à des moments de vie, à des circonstances, à des rencontres, à des états d’âmes.
------Je ne me considère pas comme un écrivain en exil parce que je n’en ai pas l’âme et le spleen, et je ne vis pas la situation d’un exilé. Par contre, dans l’écriture, il y a déjà une part d’exil. Ecrire, c’est quelque part s’exiler, aller avec sa solitude dans un espace pour y vivre à travers sa propre création.
------Quand on a acquis l’indépendance, continuer à se sentir encore colonisé instaure un mauvais état d’esprit. Pour moi, il n’y a ni complexe, ni état d’âme, ni mauvaise conscience quant à l’utilisation de la langue française. J’en use pour écrire, comme je pourrai le faire avec l’anglais ou l’espagnol que je parle et écris assez couramment. Je ne lui donne pas plus d’importance qu’elle n’en a, ni ne la mésestime. Je l’utilise comme un artisan ses outils, ou l’artiste ses objets de création. Ce que cette langue devient sous ma plume ne dépend que de moi, de ma relation à elle, de la manière dont je la pétris pour lui donner forme.
-------A part Présence Africaine avec qui j’ai une relation mythique comme source insondable et incommensurable, j’ai, depuis que je connais Caya Makélé qui est devenu un très grand ami à qui je rends hommage, une relation professionnelle et de sympathie avec sa maison d’édition Acoria qui m’a publié et qui fait un magnifique travail de titan pour la promotion de la littérature et du savoir africains. Je suis aussi de très près ce qui se fait chez l’Harmattan, notamment avec Babacar Sall.
En tant que journaliste et sociologue, je continue toujours à écrire des articles d’analyse personnelle, ou à la commande, pour des revues. Et naturellement, c’est un milieu où j’entretiens un réseau d’amitié et d’échanges.
Quant aux maisons d’édition européennes, je n’ai aucune relation (sinon de lecteur) avec elles.
------Mes prochains livres qui sont déjà prêts porteront toujours sur la poésie qui est la forme d’écriture dans la quelle je me sens le plus à l’aise. Cependant, j’ai écrit un roman qui est terminé depuis au moins dix ans, et qui est toujours dans un tiroir..
------A un jeune ou futur auteur, je lui conseillerai d’écrire dans la langue où il se sent le plus à l’aise, le moins en exil, qu’il maîtrise le mieux. La chance, c’est avant tout de pouvoir simplement écrire, de pouvoir s’exprimer à travers et au-delà des mots, en somme de créer un métalangage.
Au- delà de la langue qu’il choisira d’utiliser, sa vraie langue sera celle qu’il se construira en écrivant.
Ndongo MBAYE
Docteur-es-lettres modernes
Sociologue
Journaliste
Poète-écrivain
Responsable du Service Loisirs Retraités et Handicapés à la Mairie de Choisy-Le-Roi (Val de Marne)
Professeur Associé en Sociologie et Communication à l’Université Cheikh Anta Diop





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