| Idrissa DIOP, artiste-chanteur sénégalais : « Ndiouga Kébé a pleuré quand j’ai chanté Bamba » |
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| 12-01-2008 | ||||||
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L’opus est
le reflet du parcours de l’artiste, de Plantation, l’un de ses premiers
groupes, à aujourd’hui en passant par le Sahel de Dakar. Dans la première
partie de cet entretien, Idrissa Diop revient sur cet itinéraire et parle de
Labah Soceh qui l’a beaucoup influencé. Aussi, cet artiste sénégalais engagé,
qui vit depuis trente ans en France, fustige avec véhémence l’émigration
choisie et voue aux gémonies les Etats africains qui signeront les Ape en les
accusant de perfidie. Idrissa DIOP : Les Ape me dérangent beaucoup parce que, s’il y a un libre échange dans le Commerce entre l’Afrique et l’Europe, ce serait grave pour nos économies nationales. L’Afrique va indéniablement étouffer face aux produits européens. Nous ne boxons pas, économiquement parlant, dans la même catégorie que les Européens. On parle de commerce équitable. Il n’y aura pas de commerce équitable. Encore faudrait-il être du même calibre. Je soutiens le mouvement de refus qui est en train de se construire en Afrique et à l’étranger avec les Africains de la diaspora dont je fais partie. Et ça me touche beaucoup de voir les Africains se mobiliser ainsi. C’est comme cela que l’Afrique doit se comporter. La loi va bientôt être votée à Bruxelles. Il faut arrêter ça. Et je vous dis tout de suite que j’y serai le 11 janvier avec ma pancarte pour manifester contre les Ape. Wal Fadjri : Mais, certains Etats ont déjà signé ces Ape. Cela ne vous désole pas un peu ? Idrissa DIOP : Je ne veux pas parler de ceux qui ont signé. Parce que, à mon avis, signer les Ape, c’est trahir les Africains. Je préfère parler, pour leur rendre hommage et les encourager, des Etats qui ont osé dire non aux Ape. Le président Wade, et ce n’est pas parce que je suis Sénégalais, a eu le courage de lancer le mouvement du refus. J’ai beaucoup apprécié cela. Wal Fadjri : Vous avez chanté l’unité des Africains. Mieux, l’unité de tous les peuples qui ont des origines africaines. Mais, ne craignez-vous pas qu’avec ce désaccord, cette unité ne soit davantage compromise ? Idrissa DIOP : Je reste optimiste. Je dis aux Africains : ‘Unissez-vous !’. Car, c’est le moment de prouver aux Européens qui ont divisé nos territoires, nos peuples, que nous pouvons nous unir. Que nous pouvons parler d’une seule et même voix. Seule l’unité peut nous sortir du bourbier. Vous l’avez rappelé, j’ai chanté un morceau qui s’appelle Africains et Antillais. Et dans cette chanson, je disais que ‘café noir ou café au lait, c’est toujours café’. Tous les peuples noirs doivent s’unir. Donnons-nous la main. Wal Fadjri : Vous vivez en France depuis trente ans. Comment voyez-vous le Sénégal aujourd’hui ? Idrissa DIOP : Il y a un morceau que j’avais écrit pour Youssou Ndour, il y a plus de trente-cinq ans, qui s’appelle Guej (la mer, Ndlr). Dans cette chanson, j’invite les jeunes à se méfier de la mer. Et de ne jamais prendre de risque avec elle. Si je vois aujourd’hui les jeunes Sénégalais, et même d’autres nationalités africaines, se jeter dans la mer pour venir en Europe, je me dis qu’il y a un problème. Cela signifie tout simplement qu’ils ont perdu espoir en leurs propres pays. Qu’ils n’espèrent plus que leurs pays leur donne un emploi, une vie décente tout simplement. Ça me désole. D’ailleurs, il y a un adage qui dit que ‘si tu veux savoir comment va un pays, regarde comment va sa jeunesse’. Je pense que cela répond à votre question. Wal Fadjri : Mais, l’Europe ne leur offre pas souvent ce dont ils rêvent… Idrissa DIOP : Malheureusement, c’est la vérité. C’est très difficile de vivre en Europe. Je suis bien placé pour le savoir pour avoir vécu trente ans en France. Ce n’est pas l’Eldorado. J’aurais demandé aux jeunes de ne pas venir. Mais, pour qu’ils ne viennent pas en Europe, il faudrait que nos dirigeants leur donnent les moyens de pouvoir travailler et de rester chez eux. Nos dirigeants, notamment Abdoulaye Wade, doivent aider ces jeunes. Parce que n’oublions pas que ce sont ces jeunes qui l’ont élu. Ils ont sacrifié leurs vies, leurs études… pour lui. Il doit les aider maintenant. Je reçois chaque semaine des centaines de mails de jeunes admirateurs qui s’ouvrent à moi, qui me parlent de leurs problèmes. C’est inquiétant. Nos dirigeants doivent faire quelque chose. Il faut qu’ils donnent aux jeunes, l’envie de rester au pays. Quand j’ai vu les images de la manifestation des marchands ambulants dans les rues de Dakar, j’ai été profondément meurtri. Wal Fadjri : Justement, que pensez-vous de ces événements ? Croyez-vous que ces jeunes ont eu raison d’agir ainsi ? Idrissa DIOP : Les autorités les ont déguerpis sans pour autant leur proposer une solution de rechange. On ne peut pas dire à ces jeunes de quitter les rues, sans leur donner autre chose. Alors que les rues les nourrissent, nourrissent leur famille. Ce n’est pas responsable et ce n’est pas intelligent. Ils vont aller où ? Ils ont raison d’être en colère. C’est un ‘droit à l’énervement’. Mais, ce ne sont pas des gens violents, les jeunes Sénégalais. Et puis le Sénégal, c’est un peuple pacifique. Donc, aidons les jeunes à travailler, à rester chez eux. Wal Fadjri : Que pensez-vous du concept d’immigration choisie, défendue par l’Occident qui ne veut plus des jeunes étrangers ? Idrissa DIOP : L’immigration choisie, je dis que c’est une grosse connerie. Il faut arrêter. Ils n’avaient pas choisi quand nos ancêtres recevaient les balles à côtés des soldats français. Les tunnels du métro que vous voyez, ce sont les immigrés qui les ont creusés. Il faut arrêter ce délire. Wal Fadjri : Parlons maintenant de votre nouvel album qui s’appelle Historia, fly high be free. Que signifie ce titre ? Idrissa DIOP : C’est un album qui a nécessité trois ans de recherches. Je raconte mon histoire et celle de mon pays dans Historia. Tout ce que m’ont donné le Sénégal, les Sénégalaises et les Sénégalais depuis mon enfance : La foi en Dieu, l’amour de la musique, la Téranga, dont je parle dans tous mes concerts à travers le monde. Le peuple sénégalais est un peuple magnifique. Donc, j’avais envie de leur rendre hommage à travers cet album qui parle de mon itinéraire, de mes différentes rencontres et des gens qui m’ont marqué. Wal Fadjri : Comment l’album a-t-il été réalisé ? Idrissa DIOP : On a commencé les enregistrements en France. Ensuite, je suis allé aux Etats-Unis pour faire des enregistrements avec Carlos Santana. Narada Michael, le producteur de Whitney Huston, de Mariah Carey, d’Edy Murphy… a également participé à l’album. Ma vie est un long chemin jalonné de rencontres. C’est comme quand j’étais jeune. Je partais de la Gueule Tapée pour me rendre au Miami, ensuite j’allais au Calipso et après je me rendais au night-club l’Etoile de Dakar pour aller voir Labah Soceh. A l’époque, Labah était une super star, la seule star d’ailleurs de la musique sénégalaise, à l’époque. Et les musiciens s’inspiraient beaucoup de lui. C’est un monument ce monsieur. Et il m’a beaucoup influencé. Je profite de cette occasion pour m’incliner devant sa mémoire. De l’Etoile de Dakar, j’allais au Balafon rejoindre Mady Konaté mais aussi les musiciens qui ont été à l’initiative du Super Diamono. Et après, je me rendais, comme tous les musiciens de l’époque, à Keur Mapenda à Colobane. Là-bas, on discutait, on rigolait, on refaisait le monde. C’est ça ma vie, j’aime aller à la rencontre de l’autre, apprendre de l’autre. Pourtant, j’avais un groupe qui s’appelait Plantation du nom d’une boîte de nuit tenue par des Guinéens qui se faisaient nommer les frères Dreyfus. Il y avait dans ce groupe quelqu’un que les Sénégalais connaissent bien, Soleya Mama (Ousmane Sow Huchard, secrétaire général du Parti des écologistes sénégalais). Plantation se situait en face du commissariat central de Dakar. Et ce qui m’a le plus marqué, c’est que les policiers venaient, à leurs heures de pause, danser avant de retourner au travail. C’était beau. Les gens s’aimaient et on ne se méfiait pas comme on le fait aujourd’hui. C’est toute cette influence que l’on retrouve dans l’album Historia. Wal Fadjri : A quand la sortie de Historia ? Idrissa DIOP : Le disque sort aux Etats-Unis à la fin de ce mois de janvier. Mais, les Sénégalais peuvent déjà l’écouter en exclusivité sur myspace.com/Idrissadiop. Wal Fadjri : Revenons sur Carlos Santana. Comment s’est déroulée votre rencontre avec cette icône de la musique mondiale ? Idrissa DIOP : Je vais d’abord rendre hommage à cet homme. C’est très rare de voir une vedette mondiale de la musique consacrait autant de temps à l’humain. Carlos Santana est profondément humain. C’est un grand Monsieur. C’est la musique qui nous a réuni. Il a entendu un titre de mon album Yakaar chez un disquaire à San Francisco. Tout de suite, il est tombé amoureux de ce morceau et a acheté l’album. Après l’avoir écouté, il a dit : ‘je veux rencontrer ce musicien’. Par la suite, il a contacté ma maison de disque, à l’époque j’étais chez Universal (France) qui m’a appelé pour me le dire. On a d’abord discuté longuement au téléphone puis on s’est rencontré. Ainsi est née notre collaboration. Et cela fait maintenant huit ans que l’on travaille ensemble. Je pars bientôt aux Etats-Unis pour une tournée et il va jouer avec moi. Pour sa part, il m’a invité pour sa tournée mondiale 2008. C’est comme ma rencontre ici en France avec Yannick Noah. Il a le même côté humble, tranquille que Carlos. J’ai un grand respect pour ce genre de personne. Wal Fadjri : Mais il était prévu que vous composiez deux morceaux dans le prochain album de Carlos Santana. Comment se fait-il que c’est finalement dans le vôtre que ces titres ont été joués ? Idrissa DIOP : C’est vrai qu’au départ j’avais composé la musique des titres Historia et Yorouba pour son album. Mais, par la suite, il m’a proposé de jouer avec moi ces morceaux dans mon album. Et le premier jour de l’enregistrement, il y a des chaînes de télévision américaines qui sont venus filmer l’événement, parce que quand Carlos se déplace toute la presse le suit. On n’est resté ensemble pendant deux semaines. A la fin, il m’a offert sa guitare avec laquelle il a joué Black magic woman. Wal Fadjri : Dans l’album Historia, vous chantez beaucoup en Espagnol. Pourquoi ce choix ? Idrissa DIOP : L’Espagnol est la deuxième langue la plus parlée dans le monde. Je vous ai dit tout à l’heure que j’ai été beaucoup influencé par tout ce qui se faisait au Sénégal il y a trente ans, notamment par la musique cubaine que je chantais déjà avec mon groupe Sahel de Dakar. Mais, Carlos Santana m’a poussé encore plus à chanter en Espagnol parce qu’avec l’album Historia nous voulons conquérir l’Amérique latine. Et nous allons beaucoup joué là-bas en 2008. Je ne suis pas dépaysé quand je chante en Espagnol. Parce qu’au Sénégal, on a toujours des musiciens qui chantent en Espagnol : Africando, Pape Fall, Mar Seck, James Gadiaga… C’est une autre facette de la musique sénégalaise. L’Espagnol, en fait, c’est comme le Wolof. C’est une langue pentatonique. Wal Fadjri : Vous aimez évoquer votre parcours. Mais de Plantation à aujourd’hui qu’est-ce qui a changé en Idrissa Diop ? Idrissa DIOP : Je continue à planter. Je plante la paix, l’amour avec la passion de mes vingt ans. Sur ce plan, rien a changé en moi. Je suis resté le même gamin qu’il y a quarante ans. J’ai gardé mon âme d’enfant. C’est très important pour un artiste. Mais, naturellement, sur le plan musical, je me suis beaucoup bonifié avec les différentes rencontres que j’ai faites, que je continue de faire, dans ma vie. J’aime échanger, partager… transmettre tout simplement. C’est comme me disait mon grand père quand, à huit ans, me voyant taper à longueur de journée sur des bidons en plastique, m’a offert un Djembé en me disant ‘va transmettre’. C’était à Malika, dans mon village. Parce que je suis né à Malika, après Yeumbeul (banlieue de Dakar). A cet âge, cette injonction m’avait intrigué. Jusqu’à présent, je médite cette phrase. Mais au fil des ans et de mes rencontres je comprends mieux ce qu’il voulait me dire. Mon grand père, c’est ma bibliothèque. Quand je perdais mes repères, j’allais le voir. Je conseille d’ailleurs aux jeunes de ne jamais couper les ponts avec les anciens. Je continue, pour revenir à votre question, à planter, transmettre, échanger, aimer, etc. *(A Suivre)
Dans la
deuxième et dernière partie de l’entretien, qu’il nous a accordé, Idrissa Diop
revient sur sa rencontre avec Ndiouga Kébé, le défunt richissime homme
d’affaires, qui a versé des larmes en l’entendant chanter Bamba à une époque où
aucun musicien moderne sénégalais ne s’était risqué sur ce terrain. Pour avoir
grandi à la Gueule Tapée et fourbi ses armes… musicales entre la Médina, le
Plateau et Colobane, son chemin ne pouvait ne pas croiser celles de Youssou
Ndour, pour qui, il a écrit des titres tels que Yarou et Guej ; de Mbaye Dièye
Faye à qui il a appris à taper sur des congas. Idrissa DIOP : Je vais vous raconter d’abord l’histoire de ce morceau. Tout est parti de ma rencontre avec Ndiouga Kébé. Je salue d’abord sa mémoire. Il nous a permis, quand, on était au Sahel de Dakar, d’acquérir du matériel neuf. On venait de monter ce groupe dans lequel il y avait Cheikh Tidiane Tall, feu Mbaye Fall, Pape Djiby Bâ, Seydina Insa Wade, Assane Ndoye, Blin Mbaye (oncle de Mbaye Dièye Faye : Ndlr), Djiguy Diabaté, Wily Sakho, Thierno Kouaté, Jean Ndiaye et un Nigérien, Emmanuel. Donc, un jour, quand je discutais avec Ndiouga Kébé, dont j’étais très proche, je lui ai fait savoir que je vais chanter Serigne Touba. Lui, en fervent mouride, comme moi d’ailleurs, me lance un défi : ‘Si tu le fais, je donnerais un million à chaque membre de ton orchestre’. Il pensait que je n’allais pas le faire parce qu’à l’époque aucun musicien n’avait encore chanté Bamba. Alors, je me suis mis au travail avec Cheikh Tidiane Tall, un excellent musicien, et les autres. On a répété pendant des jours avec des Baye Fall qui avaient leurs tambours. Un jour, j’ai invité Ndiouga Kébé à venir voir ce qu’on avait fait. Il était assis devant le groupe avec sa canne légendaire et nous avons joué Bamba. Et lorsque les premières notes ont retenti, j’ai entonné le premier couplé : Xayroulah Xayroulan biya Mbacké Cheikh Bamba Dieuredieuf Amdy Moustapha Diraraw lak, Touba Touba… Ndiouga Kébé commence à secouer la tête. L’émotion se lisait sur son visage, il avait les larmes aux yeux. Et il a tenu promesse. Ensuite le morceau a fait le tour du Sénégal grâce à la télévision nationale - que le Sénégal venait tout juste d’acquérir et qui était à l’époque en noir et blanc - et Maguette Wade qui nous avait invité sur son plateau. Quand je vois que trente-cinq ans après, il n’y a pas un seul musicien sénégalais qui n’a pas chanté Bamba, je suis fier. Je vais vous faire une confidence : Après avoir chanté Serigne Touba, j’ai senti comme une force qui m’a habité et elle ne m’a plus quitté depuis ce jour. Et le morceau lorsque je le joue encore aujourd’hui, dans les plus grandes scènes du monde, les foules se déchaînent. C’est magique. D’ailleurs, j’ai un projet dont je vais vous parler en exclusivité. Je vais reprendre tous mes anciens morceaux que je chantais quand j’étais à Plantation, au Rio Orchestra et au Sahel de Dakar. Wal Fadjri : Vous nous avez parlé tout à l’heure de Blin Mbaye, l’oncle de Mbaye Dièye Faye. Mais, est-ce que vous avez aussi travaillé avec le grand percussionniste du Super Etoile ? Vous partagez le même amour pour les percussions… Idrissa DIOP : Je vais vous surprendre peut-être. Ce qui me lie à ce garçon est très émouvant. Quand il avait huit ans, il venait tout le temps assister à nos répétitions. A l’époque, j’étais dans un groupe qui s’appelait Rio Orchestra et on répétait justement chez Blin Mbaye, l’oncle de Mbaye Dièye Faye. Et quand je lui suggérais d’aller à l’école, il me disait : ‘Non Tonton, je ne veux pas de l’école, je veux apprendre ce que vous faites’. Un an plus tard, sa maman Daro Mbaye me dit un jour en prenant Mbaye Dièye Faye par la main : ‘Dieuleul ma maye lako, denk naa lako (Je te le confie : Ndlr)’. Ce geste m’a beaucoup touché. C’est une grosse responsabilité. J’ai commencé alors à lui apprendre à jouer aux Congas (les tumbas). Et comme, il était haut comme trois pommes, je lui mettais une caisse de boisson vide sur la chaise pour qu’il puisse atteindre les Congas. Et très vite il a maîtrisé les instruments parce que Mbaye Dièye Faye est très doué. Aussi, n’oublions pas qu’il est le fils d’un grand percussionniste, Vieux Sing Faye qui lui a appris à jouer aux sabars. Mais, moi c’est mon fils spirituel. Même dans son look, on a des similitudes. Vous avez remarqué qu’il porte souvent, comme moi, un gilet cache cœur et un chapeau. Aujourd’hui, quand je vois Mbaye Dièye Faye jouer, sortir des albums, cela me fait un grand plaisir. C’est la première fois que l’on voit au Sénégal un orchestre composé entièrement de Guewel. Mbaye Dièye Faye est le premier à l’avoir fait avec son Sing Sing Rythme dans lequel il a regroupé ses frères, ses cousins… C’est ce genre de relation que j’ai avec les musiciens sénégalais. Certains m’ont beaucoup apporté, comme Labah Soceh et j’ai, à mon tour, essayé de transmettre le peu de savoir que j’ai. Wal Fadjri : Vous dites que vous avez écrit Guej pour Youssou Ndour, avez-vous écrit d’autres chansons pour le roi du Mbalax ? Idrissa DIOP : Youssou Ndour quand il venait chez moi à la Gueule Tapée, il avait treize ans. Il venait avec un magnétophone et je lui enregistrais des chansons. Parmi les morceaux, on peut aussi citer Yarou, qui est jusqu’à présent l’un de ses plus grands succès. Il le joue toujours dans ses concerts ou soirées. Je peux vous parler aussi d’Habib Faye. Je jouais avec son grand frère, Adama Faye, paix à son âme, et il nous suivait partout. Il y a une anecdote que je lui rappelle souvent quand on se voit. Un jour Adama et moi sommes montés dans un bus avec Habib Faye. Je dis alors à Habib qu’on ne va pas prendre le billet pour lui. Tremblant comme une feuille, il me répond que les contrôleurs vont l’attraper. Alors, je fais semblant de réciter un verset de Coran et je lui dis qu’il était maintenant invisible. Et il y a cru. C’était trop marrant. C’est ça ma vie. C’est ça l’album Historia qui revient plus de trente ans après sur tout ce que ces gens-là m’ont apporté. Wal Fadjri : Mais, ce qui est frappant, c’est qu’ils sont tous tournés vers le Mbalax, une forme de musique qui ne vous parle pas trop. Pourquoi cette différence dans le choix musical après tout ce que vous avez partagé avec eux ? Idrissa DIOP : Ils connaissent et font autre chose que le Mbalax. Par exemple, Habib Faye a son groupe de Jazz, Youssou Ndour, dans ses albums internationaux, fait aussi une musique de fusion. Mbaye Dièye Faye peut jouer dans n’importe quelle musique au monde. D’ailleurs, quand je viens à Dakar, Habib Faye et Mbaye Dièye Faye montent sur scène avec mon orchestre. Et quand vous les entendez jouer, vous croyez qu’ils ont répété pendant des mois avec nous. La vérité, c’est que le Mbalax est bien implanté au Sénégal. C’est la musique que le peuple consomme. Je ne dénigre pas cette forme de musique. Ceux qui le font, le font très bien. Il se trouve que moi j’ai opté pour un autre genre musical plus ouvert, pour une musique de fusion. Je suis un Baye Fall, je crois à la vertu du Ndiaxass (patchwork : Ndlr), du melting pot. Je ne fais pas du Mbalax, mais ma musique marche fort à travers le monde. Ce n’est pas un hasard, si après avoir quitté Universal (France), j’ai signé avec Sony Bmg (Etats-Unis). Ces gens-là ne vendent pas du vent. Wal Fadjri : Justement, parmi les musiciens sénégalais, il n’y a que Baaba Maal, Ismael Lô et Cheikh Lô qui ont une maison de disque. Encore que ce n’est pas grâce au Mbalax. Vous pensez que cette musique a de l’avenir ? Idrissa DIOP : Malheureusement, pour le moment, il n’y a que les Sénégalais qui comprennent le Mbalax qui le perçoivent bien. C’est une question de beat, de rythme. Le Mbalax ne s’exporte pas de manière durable. Il peut y avoir un coup par ci, un autre par là, mais ce n’est pas ce qui intéresse les grandes maisons de disque. Les plus grandes consécrations de Youssou Ndour sur le plan international, il a obtenu avec Seven seconds et Allah, mais il ne l’a pas eu avec le Mbalax. Et pour revenir à votre question, les maisons de disques, ce ne sont pas des philanthropes. Ils ne s’investissement que dans ce qu’ils peuvent vendre. Wal Fadjri : Les Sénégalais peuvent-ils espérer vous voir avec Carlos Santana dans un grand concert à Dakar ? Idrissa DIOP : C’est dans nos projets. Et s’il plaît à Dieu, Carlos sera à Dakar avec moi pour le bonheur des Sénégalais.
Propos
recueillis par Amadou DIOUF (Correspondant en France) (walfadjri)
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