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Babacar Sall, directeur de publication à l'harmattan :«Le réveil au Sénégal sera difficile»
 
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ImageMercredi soir, a été inaugurée à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (IVe arrondissement) une exposition consacrée à Léopold Sédar Senghor. Au sortir de la cérémonie, Babacar Sall, directeur de publication aux Éditions l'Harmattan, nous a accordé l'entretien qui suit. Il est essentiellement revenu sur ce qui reste des œuvres poétique et politique du président-poète dont on célèbre cette année le centenaire de la naissance. Vous venez d'assister à l'inauguration de l'exposition sur Léopold Sédar Senghor.

Aujourd'hui, que reste-t-il de l'œuvre poétique du président poète ?

Léopold Sédar Senghor a une pensée prémonitoire sur le monde. Il a envisagé un monde de dialogue, un monde où les murs seraient abolis, un monde de passerelles. Mais en parcourant ses œuvres qui sont ici[à la Bibliothèque historique de Paris, ndlr] exposées, on voit une autre dimension de sa pensée et de son action. C'est la religiosité de sa poésie articulée à des peintres comme Picasso, Diouf. On devine derrière les œuvres une poétique du regard associée aux couleurs de la vie.
Cela veut dire que la pensée senghorienne est faite pour l'action sociale, pour le changement de l'homme et pour la construction d'une humanité qui existe au-delà des contingences, des frontières, et qui s'arc-boute à des universaux comme la religion, la paix, la culture de l'amour, l'amitié. En somme, tout ce qui est essentiel à la vie de l'homme et qui ne peut en aucun cas être marchand au risque de la perversion et de la dénaturation. C'est tout ce qu i fédère et qui n'est pas marchand. L'autre aspect significatif de cette exposition, c'est la poésie des couleurs qui renvoie au métissage culturel, à la célébration du mélange, des rencontres, des carrefours, des confluences, de tout ce qui tient au continuum des êtres, des choses et des mots. Cela renvoie à la poétique de la convergence de Teilhard de Chardin et au socle du panthéon sérère, mais aussi au dialogue interculturel, axe principal de la doctrine de l'Unesco. Donc, dialogue des religions, des cultures, mais surtout dialogue à propos du regard commun du monde vers un avenir apaisé.
C'est là où il rejoint Césaire. C'est là aussi où l'on voit que la poésie de Senghor est une poésie qui donne à l'humanité « sa force de regarder demain. » Et cette puissance du regard sur demain est le ferment même de la négritude tiré de la virginité laiteuse de l'aube, de l'Afrique qui origine le monde parce qu'étant le berceau de la civilisation humaine.

Quel homme fut Senghor ?

Senghor fut à la fois poète et politique. Il a su concevoir une alchimie des contraires par une quête perpétuelle de la conciliation entre le colonisé et le colonisateur, le mur et la frontière, la poésie et la politique. C'était un véritable architecte du dialogue, mais aussi un homme qui n'hésitait pas à assumer son devoir d'autorité dans l'exercice du pouvoir politique avec toutes les conséquences induites. Je ne crois pas qu'il fut un homme du présent. C'était un post moderne, il est un « post-configuré ». Cela veut dire que ce qui l'intéressait c'était le prolongement de son œuvre dans la mémoire du futur.
Il accordait beaucoup d'intérêt à l'histoire, mais surtout à la prospective; cette science qui a pour objet l'avenir du président et dont le fondateur est Gaston Berger, un sénégalais métis de Saint- Louis, proche ancêtre du célèbre chorégraphe Maurice Bégeard. Senghor est à la fois l'un et l'autre repoussant continuellement le signe exclusif des enfermements. Il était, en somme, le théoricien des identités ouvertes, c'est-à-dire de la civilisation de l'Universel.

Depuis quelque temps, on voit un emballement positif vers Senghor. Est-ce qu'il s'agit de pures formalités ou simplement la reconnaissance de son œuvre à la fois poétique et politique

C'est une reconnaissance de sa philosophie, de sa politique, donc d'une certaine façon, de sa vision du monde. Pourquoi retourne-t-on à la pensée de Senghor ? Tout simplement parce que tous les vecteurs majeurs du changement social, en l'occurrence l'économie et la politique, ont échoué dans leur mission historique à produire du bonheur humain, du bonheur existentiel.
Si l'on considère l'économie et la politique à travers l'Afrique, on se rend compte que la situation des années 1960 est nettement meilleure que celle des années 2000 : plus d'insécurité, plus de maladie, plus de pénurie. On constate qu'on a affaire à des sociétés régressives. Quand une société est en panne de présent et d'avenir, la seule chose qui lui reste est de se tourner vers des invariant s historiques que sont la religion, la poésie et l'art. C'est pourquoi aujourd'hui, l'humanité cherche à évoluer à rebours et regarde ce qui est durable. Ce qui est durable, c'est ce qui se conçoit, qui se fonde en dehors du marché.
Les anciens disaient, quand ils envoyaient un chasseur, pour ramener du gibier de ne surtout pas oublier la mémoire du chemin pour le retour. Et la poésie de Senghor réhabilite le retour et la mémoire du chemin et privilégie le cheminement, la façon d'être dans le monde, la façon d'agir, de construire une relation d'extériorité avec ce qui nous entoure, y compris avec les forces adverses. Je pense qu'on peut véritablement s'en servir comme ressource pour juguler les tensions et pour revenir à une humanité apaisée, réconciliée avec elle-mê me, avec son présent, son avenir et avec son rapport à Dieu.

Au plan politique, que reste-t-il de l'œuvre de Senghor ?

Je suis tenté de dire à la fois la mémoire et l'oubli, mais l'oubli est une partie de la mémoire. Je crois que beaucoup de gens font du Senghor sans le nommer. En parlant de Senghor, on peut parler aussi du président Mamadou Dia. Je crois qu'on ne peut pas comprendre Senghor sans penser à Mamadou Dia qui est l'autre pendant du binôme de l'indépendance de notre pays.
Enfant de la Médina, j'ai connu cette période avec mon regard d'enfant. Mais lorsque je regarde le devenir actuel de cet héritage, je suis bouleversé voire déchiré. Le Sénégal des années 2000 est méconnaissable à tout point de vue. Notre commune humanité s'y dégrade tous les jours. Le politique y a une grande part de responsabilité. Et lorsque je parle de politique, je pense à l'actuel régime qui est en train de ruiner notre économie d'espérance et de rêves collectifs. Le réveil va être douloureux, mais je le souhaite vivement et qu'on tourne à tout jamais cette page tragique de notre histoire.

Source : Le Matin

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