| LIVRES « L’Afrique de Sarkozy - Un déni d’histoire » : Une si longue méprise |
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| 27-09-2008 | ||||||
Cela fait un peu plus d’un an déjà... Cet
après-midi-là du 26 juillet 2007, dans l’amphithéâtre de l’Université
Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad II), le président français Nicolas
Sarkozy laissait tomber du haut de la chaire ce terrible jugement :
« Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez
entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui, depuis des millénaires,
vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec
la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps, rythmé par
la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. »
Et la polémique de naître et d’enfler, alors. Sarkozy a-t-il voulu réchauffer le « mythe du bon sauvage », ou encore faire référence au primitif attendant sur son île l’arrivée d’un cargo chargé de merveilles, pour expliquer le retard du continent noir, sa place dérisoire dans l’économie planétaire ? La langue lui avait-elle fourché ? A moins qu’il n’ait été trahi par le scribe empressé qui a rédigé son discours, en l’occurrence Jean Gaino, son conseiller ? Les livres écrits en réponse aux assertions sarkoziennes se succèdent donc. Le dernier en date est intitulé L’ Afrique de Sarkozy - Un déni d’Histoire. Publié à Paris aux éditions Karthala, il est sorti des presses en juin dernier. C’est un ouvrage collectif, dirigé par Jean-Pierre Chrétien, un historien, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS, France). On y trouve des textes de Jean-François Bayart, également directeur de recherche au CNRS, d’Achille Mbembe, professeur d’histoire et de science politique à Witwatersrand (Johannesburg, Afrique du Sud) et à Duke University (Etats-Unis), Pierre Boilley, professeur d’histoire contemporaine de l’Afrique (Université Paris-Panthéon-Sorbonne, et Ibrahima Thioub, directeur du département d’Histoire de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l’Ucad. Jean-Pierre Chrétien explique qu’ils n’avaient pas voulu que ce travail « ne reflète que des ‘’humeurs’’ condamnées à l’éphémère bruissement de l’information ». Encore moins, produire un pamphlet anti-sarkozien. Cela, pour eux, n’aiderait pas « à la compréhension de l’Afrique ». Ils sont donc restés sur les quais de la science et se sont plutôt servis des armes de la critique. Toutefois, ce discours de Dakar est venu rappeler les débats qui ont agité l’Europe dans son ensemble et la France, en particulier, suscitant « un réveil de la mémoire du colonialisme, parallèlement aux débats internes sur l’immigration ». « Il s’inscrit dans un regard ‘’culturel’’ et en fin de compte ‘’racial’’, porté par la France sur les Africains depuis des siècles. » Avec Sarkozy, sur ce plan comme sur celui des rapports avec l’Elysée et les gouvernements africains - la Françafrique, pour tout dire - « Y a pas rupture », estime Jean-François Bayart, s’exprimant à la manière du bon Nègre au rire Banania. C’est de la même eau que celle du fameux discours du plus grand écrivain français, Victor Hugo, qui, à la fin de sa vie, désignait, au cours d’un banquet, le Continent noir par ces termes : « Ce bloc de sable et de cendre, ce morceau inerte et passif qui depuis six mille ans, fait obstacle à la marche universelle ». Et, dans une harangue adressée aux Européens, il lançait : « Allez, Peuples ! Emparez-vous de cette terre. Prenez-là. A qui ? A personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu la donne aux hommes. Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-là. » Un peuple sans classes sociales ? Pour bon nombre d’auteurs français, l’Afrique n’a d’ailleurs pas d’histoire et il n’est entré dans l’Histoire (avec grand H) qu’avec l’arrivée des premiers Européens - thèse si chère aux afrikaners, descendants des Hollandais qui prirent possession des terres de l’Afrique du Sud. Endre Sik, un historien communiste hongrois, note Jean-Pierre Chrétien, était du même avis. Au début des années soixante, il écrivait : « L’Etat et les classes sociales n’y existaient qu’à l’état embryonnaire. C’est pourquoi en ce qui concerne ces peuples, on ne peut parler de leur histoire », au sens scientifique du terme. Sans remonter aux premières étapes de « l’odyssée de l’espèce » humaine, Jean-Pierre Chrétien d’est évertué à explorer « l’historicité d’un espace tropical : les savoir-faire et les imaginaires ». Il y indique que « le souhait de voir l’Afrique ‘’entrer dans l’histoire’’ en s’ouvrant au monde, renvoie aussi à une vision particulièrement simpliste de ’’l’enfermement’’ de ce continent comme si les Africains avaient choisi de refuser ‘’ le grand métissage’’ mondial ». Or il y a eu des échanges transsahariens et ceux que la côte orientale a connus par le biais de l’océan Indien, et ce depuis le premier siècle de l’ère chrétienne. Par ailleurs, l’Afrique n’est nullement le continent de l’étrangeté. Achille Mbembe, cite Sarkozy selon qui « chaque peuple ‘’ a connu ce temps de l’éternel présent, où il cherchait non à dominer l’univers mais à vivre en harmonie avec l’univers’’ » - une manière de dire que pour le continent noir, l’horloge du temps s’est figée, et qu’il se complaît dans cette situation. Pour le chef de l’Etat français, ce temps, c’est celui « de la sensation, de l’instinct, de l’intuition. Temps du mystère et de l’initiation. Temps mystique où le sacré était partout où tout était signe et correspondances » (tiens, du Baudelaire !). Mais le chercheur africain rappelle heureusement que « la thématique de l’Afrique, terre de la différence meurtrie et réservoir à mystères, est très vieille ». Il indique que c’est sous l’impulsion des « militaires aventuriers », dans les années 1920, que l’avant-garde française, notamment, à travers son « discours esthétique », a présenté le continent comme un espace de pratiques cannibales et comme un « royaume de « la catharsis et du magico-religieux ». Autre constat, « l’éducation coloniale » qu’ont reçue des générations de Français, a fait que l’Africain est perçu comme un « enfant idiot ». Mbembe n’oublie pas d’ailleurs de répertorier les caractéristiques de la logique française des races. Il s’agit de l’occultation et de la dénégation, fondées sur une longue tradition remontant au XVIe siècle, de la pratique du ravalement, de la défiguration et du travestissement ; racisme aussi de la frivolité et du libertinage, à travers lequel le Nègre ou la Négresse devient objet de divertissement ou d’assouvissement de fantasmes sexuels. Et les « amis des Noirs » (tels que Sarkozy ?) ? Cela relève aussi d’une tradition « qui n’est pas dépourvue d’ambiguïté ». Il suffit de se référer à la philosophie qui sous-tendait le combat des anti-esclavagistes, aux XVIII et XIXe siècles, et à la politique française à l’égard de l’Afrique, avec utilisation constante des « réseaux ». L’ignorance a été la mère de ce paternalisme, des préjugés et du racisme. C’est le cas aujourd’hui encore. Pierre Boilley pose ainsi le doigt sur l’absence de l’Afrique des programmes, au collège, au lycée et même dans le supérieur. « Ces carences de l’enseignement et de la recherche rejaillissent manifestement dans l’image qu’ont les Français de l’Afrique, mais aussi dans les frustrations de ceux qui sont les récepteurs d’un enseignement toujours très francocentré, ou au mieux européocentré ». « L’école de Dakar » La connaissance de l’Afrique passe aussi par l’étude de son passé. A ce propos, Ibrahima Thioub montre que les peuples liés par l’océan Atlantique « ont tenté d’en rendre la lecture compatible ou favorable à leurs préoccupations au présent. « La traite des esclaves et les colonisations occupent une épaisseur considérable dans ces constructions mémorielles ». Il fait remarquer, lui aussi, que l’Africain a toujours été désigné par référence à la couleur de sa peau. Les idéologues du commerce de « bois d’ébène » et ceux de l’expansion coloniale ont abondamment puisé dans le registre des préjugés pour justifier de telles entreprises aux yeux de leur public. Que dire des historiens africains ? A partir de la fin de la Seconde guerre mondiale, leur démarche a été à la fois politique et scientifique. Deux courants se sont ainsi manifestés. Le premier a expliqué la perte de l’initiative historique des sociétés africaines par la soumission de leurs élites. L’autre s’est employé à ancrer les origines de ces sociétés dans l’Egypte pharaonique. Très critique, Ibrahima Thioub indique que « le mouvement anticolonial a décliné un récit historique identique à celui de son référent occidental dont il s’est contenté d’inverser les termes ». Il rappelle même la métaphore utilisée à ce sujet par Cheikh Anta Diop, qui estimait qu’il s’agissait de remettre sur sa base la pyramide renversée par l’idéologie coloniale. Les démarches, les thèmes, les résultats obtenus par « l’école de Dakar » sont différents. Cette historiographie a été inaugurée dès 1955 par Abdoulaye Ly, à la période où Cheikh Anta Diop soutenait sa thèse d’égyptologie publiée plus tard sous le titre Nation nègre et culture. Elle est née à Dakar, dans une institution française. Cependant, elle a bénéficié au départ de l’apport d’historiens français, au milieu des années 1960. Et parmi les continuateurs de l’œuvre d’Abdoulaye Ly, on peut citer Boubacar Barry, Abdoulaye Bathily, Mamadou Diouf, ou encore Rokhaya Fall. « Les historiens de Dakar participent à ce vaste mouvement intellectuel qui tente de comprendre le rôle de la traite négrière dans la mise en dépendance de sociétés africaines », explique Ibrahima Thioub. Il reconnaît, toutefois, que « ces débats et ces projets intellectuels africains sont manifestement à mille lieues de la vision qui sous-tend la rhétorique du président français ». C’est là le hic. DJIB DIEDHIOU
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